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Ai Weiwei, le casse-tête chinois
Figaro 16/01/2016

 

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Ai Wei wei est à Paris.

Et son seul nom fait frémir toute la planète art. Ce n’est pas tous les jours que notre capitale, sous l’impact des attentats du 13 novembre, accueille un "authentique héros" qui peut se targuer d’avoir survécu à un traumatisme crânien du fait de brutalités policières, à quatre-vingt un jours de mise au secret et à une surveillance permanente des autorités chinoises.

Ai WW

Ce "Prince rouge", fils du poète Ai Qing, chantre du régime dont il a partagé les honneurs puis la déchéance et l’exil dans le désert de Gobi, ce survivant d’un système inflexible, a bravé le pouvoir de Pékin et en a fait un documentaire pro doma, Ai Weiwei : Never Sorry, avec la jeune Américaine Alison Klayman, en 2012.

Il a miraculeusement récupéré son passeport en août. A 58 ans, cet homme du Net l’a aussitôt posté avec un selfie sur son compte Instragram (201.000 abonnés).

Revenant inespéré, Ai Weiwei a accroché et inauguré en personne sa première rétrospective britannique en septembre à la Royal Academy of Arts, un succès retentissant, cet automne, à Londres (372.816 visiteurs, soit une moyenne de 4.335 par jour).

Chaque cartel le célébrait comme un martyr et un guerrier des temps modernes, ceux où l’ Occident apeuré regarde le reste du monde avec effroi et sidération.

Enthousiaste comme devant le dernier "blockbuster" d’une star de Hollywood, le public a aimé ses arbres reconstruits, vrais fantômes dans la Cour d’honneur, ses pièces faites à son retour de New York en 1993, architectures traditionnelles chinoises emprisonnées dans des maçonneries contemporaines.

La clarté du parcours, bien dosé entre forme et fond, misait sur les salles nobles de la Royal Academy. Tout Londres est venu au vernissage.

Dans la foulée, Ai Weiwei a organisé une "Blanket Marche" avec l’artiste britannique Anish Kapoor

"pour sensibiliser l’opinion britannique sur le drame des réfugiés".

D’avis de participant, il y avait peu de marcheurs avec couverture grises dépliée sur l’épaule, mais beaucoup de caméras braquées sur un Ai Weiwei sûr de lui et un Anish Kapoor en second rôle.

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Puissant comme un empereur

Ai Weiwei est à Paris et au Bon Marché.

AWEIW

Et c’est tout un peuple merveilleux de cerfs-volants blancs, éclairés d’un halo délicat, qui plane au-dessus des corners chics du magasin construit en 1869, agrandi par Boileau et Eiffel.

Ogre de l’art, Ai Weiwei envahit tout, comme le dragon de papier qui se déroule au rez-de-chaussé.

Les vitrines, rues de Sèvres et de Babylone, où une armature de bambous le portraiture en "Dieu de la porte", barbu comme un lettré, puissant et frontal comme un empereur. Il est dans toutes les références plastiques - Marcel Duchamp, Vladimir Tatline, les contes populaires - qui s’y télescopent comme une histoire de l’art mondiale en ombres chinoises.

A première vue, un monde léger et tout public. Si l’on s’approche des vitrines, on retrouve des allusions : sa blessure crânienne et quelques doigts d’honneur - son fameux geste de défiance au pouvoir qui a donné lieu à une série de photos - sous la forme de mains coupées en tiges de bambour.

"Un simple détournement de la traditionnelle Fête des lanternes", nous dit-on à Pékin comme à Hongkong.

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Un formidable reporter

Star System ?

Dimanche soir, le pré-vernissage au Bon Marché a été pris d’assaut, comme la cérémonie des Golden Globes qui annonce les favoris des Oscars.

Autour d’ Ai Weiwei, tenue minimaliste en chemise blanche et veste noire, Bernard Arnault, bien sûr, l’hôte de ces lieux, Suzanne Pagé, la directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton.

Mais aussi Bernard Blistène, directeur du Musée national d’art moderne au Centre Pompidou, Agnès Varda, qui y expose son Cuba de 1963*, jusqu’au 1er février.

Les galeristes parisiens Michel Rein, Martine Aboucaya Victoire de Pourtalès et Emmanuel Perrotin ... Et Paris Hilton, presque méconnaissable en noir et strict kaki. Réactif, Ai Weiwei postait dimanche soir des selfies avec la Californienne sérieuse comme une étudiante et poru ue n fois pas vêtue de rose.

Ai Weiwei était sur l’île de Lesbos, triste butoir des réfugiés, le 2 janvier, rappelant à l’ordre de la conscience politique les Occidentaux à peine remis du réveillon.

Le retrouver seize jours après en gloire dans pareil temple de la consommation est une forme de grand écart. Un paradoxe entre la misère d’hier et le luxe d’aujourd’hui ?

"Je ne vois pas de paradoxe. Mais plutôt le fait que les gens n’ont pas l’habitude de penser librement et délimitent des frontières dans les concepts. Il y a très peu d’humour et de compréhension sur le sens profond de la vie, nous répond-il sans sourire.

Les artistes, à mon sens, doivent briser toutes les barrières" est son approche urbi et rbi, vision globale qui dispense de débat et qu’il enseigne désormais à ses élèves de Berlin , en professeurs associé à l’Université des arts.

Le rendez-vous avec Ai Weiwei est matinal, l’heure est grave au regard des consignes de sécurité et des préséances qui l’entourent.

Trapu, massif et ramassé comme un ours prêt à bondir, l’artiste frappe par sa présence, son charisme évident. Et par sa volonté de contrôle.

Deux assistantes prennent des notes en silence.

Il refuse d’être pris en photo pendant l’interwiew, mais photographie les journalistes en direct avec son smartphone duquel partent quantité d’instantanés.

De son fils,"petit Ai", retrouvé cet été à Berlin après des mois de séparation, à son spectaculaire bras de fer avec Lego qui entendait l’empêcher d’utiliser ses briques enfantines à des fins politiques. De Rachida Dati, dimanche 17 janvier, sur le plateau de Canal +, à l’homme de ménage qui finit de cirer le sol étincelant du Bon Marché, avant les festivités.

Ai Weiwei est un formidable reporter qui sait parler à notre monde narcissique et inquiet.

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"Il est culte chez nous"

Voix profonde, phrases elliptiques et incisives, regard qui s’intensifie de colère et qui soulève ses paupières lourdes, cet artiste rompu à la communication, disserte plus volontiers politique qu’ arts plastiques. C’est ce que lui reprochent -en aparté- ses homologues et directeurs de musée, peu séduits par la forme, fatigués par ce fond rebelle qui trouve toujours un nouvel adversaire ("Un trait, nous dit-on, très chinois").

Rares sont ceux qui osent le dire tout haut tant Ai Weiwei est réputé pugnace, tant toucher à une idole peut coûter cher à un téméraire qui croirait simplement user de l’esprit critique vital en matière d’art.

"Pour moi, Ai Weiwei est un produit de l’ Occident dont il connaît bien les mécanismes et dont il active la mauvaise conscience ; un grimpeur du monde de l’art qui joue de sa bataille avec le pouvooir chinois pour nourrir sa visibilité", ose dire Francesco Bonami, grand histoiren de l’art italien, "pas vraiment convaincu par son travail esthétique de formaliste".

"J’ai eu l’occasion de mener un débat avec lui lors de la Biennale de Gwangju, en Corée", nous dit cette référence des institutions de Turin à Chicago.

J’ai été frappé de voir que personne n’osait le contredire. Il est culte chez nous, car nous sommes toujours à la recheche d’un artiste qui représente la dissidence et qui est esthétiquemet acceptable. C’est une forme de politiquement correct qui s’appuie sur une vision simplifiée de la Chine, pays autrement plus créatif, plus complexe, plus intéressant aussi."

Les noms d’artistes plus jeunes, Liu wei, Cao Fei, XuQu, .. aux problèmatiques moins explicitement politiques sont souvent cités en contre-exemples de son "China bashing".

Yan Xing raconte comment Ai Weiwei, dont le nom avait été retiré sous pression politique de l’exposotion

"Hans voan Dijk" : 5.000 Names" à l’UCCA,

le musée privé du baron belge Guy Ullens à Pékin, a fait retirer ses oeuvres illico et enjoint ses pairs d’en faire autant.

Malheur à ceux qui ne lui ont pas obéi. Bien peu osent dire non à Ai Weiwei.

Le persécuté d’hier "peut être totalitaire" ;

"Ai weiwei. Air de jeux". Le Bon Marché Paris VIIè jusqu’au 20 février.

www.lebonmarche.com

* sans commentaire ... Comment "ont-ils" pu se tromper à ce point ... Mystère ?

 
 

 
 

 
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